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Contribution : L’Algérie et son école : un espoir appelé Nouria Benghebrit

9 juillet 2016

Contributions


Contribution : L’Algérie et son école : un espoir appelé Nouria Benghebrit (1re partie)

 

Par Rachid Grim, politologue
La présente étude est une reprise — mise à jour — d’un article paru en avril 2007 dans le blog de l’auteur «problemesalgeriens.blogspot.com», sous le titre de Algérie : choc des générations et système scolaire bloqué. Les problèmes décrits à l’époque sont aujourd’hui encore d’actualité. Rien de vraiment fondamental n’a changé, sinon cet immense espoir mis dans l’activité et la combativité de la nouvelle ministre de l’Education nationale, Nouria Benghebrit, une vraie spécialiste des problèmes d’éducation, mais surtout femme de cœur et de conviction, décidée à affronter – et, espérons-le, à vaincre – tous ceux, et ils sont une multitude cachée dans et en dehors des rouages de l’Etat et des partis politiques, qui militent pour le maintien en l’état d’une école hors normes, basée sur la négation de l’universalité et de la modernité. Une école créatrice de générations entières de «citoyens à la tête ni bien faite ni bien pleine» dont la seule qualité est leur attachement aux «thawabet », ces constantes créées et entretenues par le système politique en place depuis l’indépendance, pour les maintenir dans un état de sous-développement intellectuel, qui les rend plus faciles à manipuler. Benghebrit a été nommée, à la surprise générale, en 2014 en qualité de ministre de l’Education nationale avec pour mission de mettre un terme à la dérive, déjà ancienne, de l’école algérienne et de la remettre sur les rails de la modernité et du rationalisme abandonnés depuis le milieu des années soixante-dix. Depuis, elle s’est mise à l’œuvre, déclarant ouvertement ses objectifs iconoclastes par rapport à la situation du système éducatif tel qu’il existe et en s’affrontant durement à tous ceux qui cherchent le statu quo et qui font tout pour la faire trébucher (y compris les nombreux syndicats qui ont pris l’école en otage pour maintenir et développer les avantages matériels qu’ils ont conquis grâce à de longues grèves illégitimes, qui ont contribué très fortement à faire chuter le niveau des élèves). S ans parler de la sale guerre de positions que lui ont déclarée tous les tenants de l’immobilisme et de l’idéologie islamiste qui, tous les jours que Dieu fait, tonnent contre elle à partir des minbars et des tribunes mises à leur disposition, pour tenter de la disqualifier en la traitant, pour les uns de juive, et pour les autres, d’ennemie de la langue arabe classique et d’ennemie de l’islam.
Sans chercher à entrer dans une polémique stérile avec les défenseurs du modèle de développement économique et social choisi par les pouvoirs publics depuis le début de la décennie quatre-vingt-dix, il nous paraît évident que l’Algérie est très mal engagée dans le chemin qui doit la mener au développement, à la modernité et à l’universalité. Son avenir est très largement compromis par la faute d’un système scolaire et de formation, adopté au milieu des années soixante-dix, vampirisé par une idéologie qui a les yeux rivés sur un passé idéalisé à outrance et qui n’a d’autre finalité que de produire des têtes bien pleines (de connaissances sélectionnées de manière à ne rien remettre en cause du système de gouvernance mis en place depuis l’indépendance) plutôt que des têtes bien faites (trop dangereuses pour la pérennité du système). L’école algérienne actuelle, ainsi que ses prolongements naturels que sont l’université et la formation professionnelle, sont le fruit de la réforme du système scolaire démarrée en 1976 sous le vocable d’école fondamentale ; ils en portent encore les stigmates, malgré les quelques replâtrages introduits au cours des deux dernières décennies, pour tenter de rattraper partiellement une modernité qui a fui le pays. Les cadres supérieurs produits par l’université algérienne et tous ses appendices que sont les grandes écoles et les instituts depuis cette date fatidique sont censés être aujourd’hui aux commandes de toutes les institutions et entreprises du pays. Il n’en est rien, pour la raison très simple que le système scolaire en place a été incapable de mettre sur le marché du travail les compétences nécessaires à une gestion moderne et efficace des organisations nationales, tous types et secteurs confondus. L’Algérie, ses entreprises, tout comme ses différentes institutions, devraient être gérées aujourd’hui dans leur grande majorité par les deux ou trois générations qui ont été au bout des cycles scolaires de l’école fondamentale. La première promotion de cette école a actuellement autour de quarante-cinq ans, c’est-à-dire un âge déjà assez avancé pour accéder aux postes de haute responsabilité dans les différentes organisations nationales. L’âge idéal étant de trente à trente-cinq ans, âge ouvert aux innovations et aux décisions hardies et courageuses. Or, une analyse rapide de l’encadrement des entreprises, institutions ou autres organismes nationaux montre que cette génération est restée en marge de la haute responsabilité. Les seuls postes d’encadrement qui reviennent à cette génération sont des postes subalternes n’exigeant pas un très haut niveau de compétence managériale. Et, quand par miracle quelques quinquagénaires sont aux manettes de grandes entreprises, de grandes structures ministérielles ou de wilayas, soit c’est parce qu’ils font partie de clans du pouvoir qui les imposent, soit, plus rarement, parce qu’ils sont membres de familles d’intellectuels qui ont investi beaucoup de temps et d’argent pour éduquer leurs enfants en dehors ou à côté de l’école publique algérienne. Ceux qui ont eu la chance de faire des études supérieures à l’étranger, et qui y ont acquis des compétences techniques ou managériales, sont le plus souvent perdus pour leur pays d’origine, ou au mieux, viennent y travailler quelque temps comme «expatriés» pour le compte d’entreprises étrangères. La faute revient d’abord au lamentable échec de l’imposition, sur des seules bases politiques, de la langue arabe comme unique langue d’enseignement et de travail qui a déstabilisé, et continue encore de le faire, des générations entières d’écoliers, de lycéens, d’étudiants et de stagiaires ballottés entre un enseignement primaire et secondaire dispensé en langue arabe et un enseignement supérieur et professionnel dominé par le français. La conséquence directe en a été une chute vertigineuse du niveau d’ensemble de l’enseignement qui est resté à la traîne de l’évolution mondiale. L’école algérienne a perdu, en l’espace de deux décennies, sa capacité antérieure à former une élite de haut niveau capable de prendre en main les destinées du pays et de le faire évoluer au même rythme que le reste du monde. Et plus le temps passera et plus les générations victimes de l’école fondamentale et de ses avatars des années quatre-vingt-dix et deux mille arriveront à maturité sans avoir acquis les capacités scientifiques, techniques et même comportementales qui peuvent leur permettre d’occuper les postes de direction qui leur reviennent de droit. Et ce n’est pas cette instruction de l’actuel Premier ministre qui consiste à mettre à la retraite tous les cadres (moyens et supérieurs) qui ont atteint l’âge légal de soixante ans, pour laisser «la place aux jeunes» qui réglera le grave problème de relève qui se pose de manière tellement urgente. La plupart des «vieux» mis à la retraite n’ont toujours pas de remplaçants compétents et bien formés. Si on n’y prend pas garde, et si rien n’est fait pour infléchir l’effet dévastateur de cette école, le pays se retrouvera sans élite pour le manager. Il faudra alors se contenter de ce qui existe, c’est-à-dire une «élite» qui est incapable d’acquérir les compétences voulues pour bien gérer les organismes qui lui seront confiés et dont le résultat inéluctable sera une stagnation, puis un recul social, mortels pour le pays. Soit, et c’est tout aussi dangereux, se résoudre à «importer» les compétences pour gérer le pays, de la même manière qu’on importe des équipements industriels ou des produits manufacturés. Parce que même les «vieux» qui un temps constituaient une solution acceptable, à condition qu’une relève soit formée entretemps pour leur succéder, sont en train d’abandonner le bateau parce que trop âgés pour supporter indéfiniment la fatigue de postes éminemment stressants, soit sont en train de disparaître physiquement, fauchés par la mort. Un système scolaire à l’origine d’un conflit de générations La question se pose de savoir si les cadres sortis des gouffres de l’école fondamentale, laquelle s’est attachée à former des têtes bien pleines mais mal faites, sont en mesure d’accompagner le développement parallèle des nouvelles technologies et des compétences managériales. Il est permis d’en douter, tant les approches sont différentes, pour ne pas dire antinomiques. L’évolution du monde moderne est fille de la rationalité et de la science. L’école algérienne en est l’ennemie. Les États modernes ont su adapter leur système scolaire aux réalités évolutives du monde ; l’Algérie et son école ont pour seule référence un passé nostalgique, figé dans les grandes heures de gloire des dynasties omeyyade, abbasside, ottomane et de l’Andalousie arabe. Avec l’apparition et le développement de l’islamisme conquérant, elles se sont fixé pour nouvel idéal le retour aux «vraies valeurs», celles qui avaient cours au sein de la seule société véritablement idéale qui a été fondée à Médine par le Prophète et les quatre premiers califes. Les écoles modernes regardent résolument vers l’avenir et s’adaptent en permanence aux évolutions du monde dans lequel elles activent, tandis que l’école algérienne continue obstinément de regarder vers le passé, en ignorant l’avenir, tout comme le présent d’ailleurs. La seule chose que l’école algérienne et la société qui en est issue acceptent de la modernité, c’est sa technologie ; mais elle refuse toute la culture qui en est à l’origine et dans laquelle elle baigne ; elle refuse aussi la science qui en est le vecteur. Les graves événements des dernières décennies qui ont vu l’avènement du mouvement terroriste islamiste mondial a montré à quel point les militants du retour à la société idéale sont des adeptes de la maîtrise des applications des technologies modernes : tant qu’elles peuvent participer à servir leurs desseins, les technologies modernes sont les bienvenues. Elles doivent être totalement maîtrisées pour pouvoir les utiliser pour l’atteinte des objectifs qu’ils se sont tracés. Il est très fortement recommandé au système scolaire de les enseigner, ou plutôt d’enseigner la manière d’en maîtriser les applications. Les apprenants des écoles proches de l’école algérienne (il y en a malheureusement beaucoup dans les pays du monde arabe et islamique) peuvent être, et ils le démontrent en permanence, d’excellents utilisateurs des technologies modernes ; mais ils sont incapables de les faire évoluer ou de les adapter à leur propre réalité. Il n’y a pratiquement aucun domaine des TIC dont les générations issues de l’école fondamentale algérienne, celles qui ont entre vingt et quarante ans aujourd’hui, ne maîtrisent pas les applications : informatique et toutes les technologies qui en sont issues, internet, robotique, téléphonie mobile, etc. Mais c’est toute une autre affaire que d’entrer dans les logiques scientifiques qui sont à l’origine de la révolution des TIC et de participer à leur développement et à leur évolution. L’Algérien, et tous ceux qui ont opté pour le même type de système scolaire, sont d’excellents pirates informatiques, d’excellents copieurs, mais de piètres inventeurs. Ce n’est que quand il s’agit d’appliquer des recettes que les produits de l’école fondamentale sont imbattables.
Le système scolaire algérien, comme l’avait si bien décrit Mme Malika Greffou, est de type pavlovien ; c’est-à-dire qu’il reproduit à l’infini des recettes toutes prêtes, censées s’adapter à toutes les circonstances. Mais dès que les conditions d’application diffèrent de celles apprises en milieu scolaire, rien ne va plus : la personne se trouve totalement inapte à régler les problèmes posés avec des données différentes de celles apprises à l’école ou à l’université. 
La responsabilité des anciennes générations dans la situation actuelle

Très souvent, les jeunes générations reprochent, avec raison d’ailleurs, aux générations passées, celles qui ont bénéficié d’une formation de bon niveau (avant l’école fondamentale), d’être à l’origine du gâchis actuel. Elles les accusent d’avoir été les complices volontaires ou forcées de ceux qui ont mis sur pied le système politico-social qui a mené le pays à la ruine. Par conviction ou par lâcheté, elles ont contribué à la consolidation de ce système. Parfois même, elles ont agi avec un zèle incompréhensible pour servir une cause dont elles connaissaient par avance les résultats désastreux pour le pays. C’est encore le cas quand il s’est agi, au nom d’une efficacité économique toute théorique, de détruire un outil industriel mis en place au prix d’efforts et de difficultés innombrables, sous le fallacieux prétexte de «restructuration organique des entreprises». Les cadres algériens de l’époque, qui pourtant détenaient de très solides compétences acquises à l’université et dans des instituts de formation techniques d’un très haut niveau, consolidées par une riche expérience de terrain acquise au contact d’une expertise internationale présente en force dans le pays, avaient assisté silencieux, quand ils n’y ont pas participé avec zèle, à la destruction de vrais fleurons de l’industrie algérienne. L’Algérie qui avait alors un taux de croissance économique très élevé est très rapidement retombée au niveau des pays les plus pauvres. Cette génération de cadres de haut niveau a occupé des postes réellement stratégiques dans tous les domaines de l’activité sociale. Elle n’a pourtant jamais eu accès aux véritables postes de pouvoir. Ceux-là étaient réservés aux membres de la famille révolutionnaire (que l’on appelait pas encore comme cela à l’époque) qui seuls avaient le privilège, au nom de leur participation, réelle ou supposée, à la guerre de Libération nationale, de diriger le pays. Mais à partir des postes stratégiques qu’ils occupaient alors, les cadres algériens avaient grandement participé à mettre en place et à développer toutes les organisations qui font un Etat : institutions, administrations et entreprises de toutes sortes. A partir du début des années quatre-vingts, cette génération de cadres a pourtant failli à sa mission de défense des intérêts supérieurs de la nation, par la faute d’un système politique qui l’a marginalisée : pour être en odeur de sainteté et bénéficier d’un poste de responsabilité dans n’importe quel organisme d’Etat, il fallait, au nom du fameux article 120 des statuts du parti, intégrer les rangs du FLN et adopter son idéologie rétrograde. Les cadres qui ont refusé le deal ont été, soit simplement marginalisés quand ils ont eu la «sagesse» de rester silencieux, soit traités de contre-révolutionnaires et pourchassés par l’appareil répressif, quand ils ont déclaré trop haut leur opposition au système. Au cours des années quatre-vingt-dix, cette génération a repris les rênes du management des entreprises et des autres institutions pour les maintenir en vie, malgré une situation politique et sécuritaire réellement désastreuse. Mais même pendant cette décennie de terreur, les cadres algériens ont fait l’objet d’une véritable chasse aux sorcières qui les a empêchés d’exprimer pleinement leurs compétences. Ils devaient faire profil bas et laisser l’appareil économique public aller à sa perte. Toute velléité de révolte était judiciairement réprimée au nom du concept inique de mauvaise gestion. Aujourd’hui encore, la génération d’avant l’école fondamentale (ceux qui sont encore physiquement aptes), qui a compris la nécessité de continuer de se former et de ne pas perdre le contact avec l’expertise internationale, a réussi à garder intactes les solides compétences professionnelles qu’elle a acquises. Ces compétences, elle les a mises au service de l’ouverture économique, en intégrant les grands groupes internationaux qui ont fait une entrée remarquée dans le pays, les grands groupes privés qui se sont développés ou les entreprises qu’elles ont créées. C’est encore cette génération qui est majoritairement aux postes de commande des grandes entreprises, administrations et institutions publiques mais qui doit rapidement céder la place, quand elle ne l’a pas encore fait. Les générations issues de l’école fondamentale se caractérisent, quant à elles, par une parfaite indifférence par rapport aux effets de la mondialisation galopante. Elles ne sont intéressées que par l’effet gadget des technologies modernes (smartphones et tablettes de dernière génération, internet pour les loisirs, informatique embarquée, équipements connectés, etc.) et non pas par les sciences qui en sont à l’origine. L’acquisition de compétences nouvelles et leur utilisation dans le monde du travail ne figurent pas parmi leurs priorités. Il y a bien sûr des exceptions individuelles au sein de ces générations, qui ont fait montre d’énormes capacités pour apprendre et appliquer les nouvelles règles issues de l’arrivée massive des TIC. Ces exceptions, ce sont surtout à l’étranger qu’elles ont pu se révéler. Elles ne sont là que pour confirmer la règle qui veut qu’un jeune Algérien mis dans de bonnes conditions peut être aussi brillant que son homologue européen, américain ou asiatique. Ceux qui sont sortis du lot commun aussi bien en Algérie qu’à l’étranger sont ceux qui ont bénéficié d’une rente de situation (aisance financière ayant permis de sortir, en payant, du système éducatif national ; bourses à l’étranger pour suivre des études ; …). Le reste, c’est-à-dire l’immense majorité issue de «l’Algérie d’en bas», végète le plus souvent dans des postes subalternes, sans avenir professionnel et sans aucune chance d’évolution, tant ses horizons sont bouchés. Les postes qu’ils occupent sont en fait les seuls qui entrent dans leurs compétences, celles que leur a données un système éducatif et de formation totalement bloqué et inadapté aux réalités du terrain politique, économique et culturel qui, lui, avance inéluctablement vers d’autres horizons. S’il y a lieu de parler de générations sacrifiées, ce sont de celles-là qu’il s’agit ; ainsi que de toutes celles qui suivront, jusqu’à ce que les pouvoirs publics se décident de réformer de fond en comble le système éducatif. Pourquoi en est-on arrivé à ce point de déliquescence d’un système scolaire, universitaire et de formation professionnelle qui faisait jadis l’orgueil du pays ? L’université algérienne, à travers, par exemple, ses facultés des sciences humaines, sciences sociales et des sciences médicales mettaient sur le marché du travail des cadres de très haut niveau, dont les compétences étaient très fortement recherchées. Les diplômes décernés par ces facultés étaient reconnus internationalement ; un très grand nombre de ces cadres a pu faire d’excellentes études post-universitaires dans les pays d’Europe et même d’Amérique du Nord. Le nombre de médecins algériens, issus de cette université qui se sont installés dans les pays européens (particulièrement en France, mais pas seulement) où ils sont très appréciés, est incalculable. Il en est de même pour d’autres filières universitaires, y compris technologiques, qui ont aussi très fortement alimenté le flux migratoire vers les pays développés qui appréciaient ces compétences élevées, qui ne leur ont rien coûté. Les seules filières du système de formation algérien actuel qui ont encore du succès dans les pays d’immigration sont les filières très techniques, telles que l’informatique. Ce que ces pays recherchent en Algérie et dans les pays qui ont adopté le même système de formation, ce sont des techniciens capables d’appliquer les technologies modernes à base d’informatique. 
Un système éducatif complètement bloqué
Nous avons déjà dit que l’école algérienne excelle quand il s’agit de formations qui ont pour seul objectif de donner les recettes d’application et d’utilisation des technologies modernes. Elle est même capable de transformer les étudiants et autres apprenants en de parfaits «pirates informatiques» capables de casser n’importe quel système de verrouillage complexe. Mais elle ne peut pas aller au-delà et produire des cadres et chercheurs capables de participer à faire évoluer vers d’autres horizons les technologies qu’ils utilisent. Tout cela est le résultat de l’introduction, à très forte dose, de l’idéologie dans le système éducatif national. Cette idéologie – à base de nationalisme rétrograde et d’islamisme décadent — a pris le dessus sur la pédagogie, la rationalité et la science. Tout cela se fait au nom de la défense des constantes nationales : participation à la guerre d’indépendance, arabité et islamité, qui sont les fondements d’un nationalisme étriqué, gardien des seuls intérêts d’une «famille révolutionnaire» aux aguets. Aujourd’hui on peut voir et quantifier les résultats catastrophiques de cette école algérienne, otage de l’idéologie et des tenants d’une arabisation et d’une islamisation tous azimuts de la société. C’est cette école que la nouvelle ministre de l’Education nationale est chargée de réformer et de remettre aux normes de l’universalité et de la modernité. C’est une école qui a été «inventée» en réaction à «l’occidentalisation rampante» de la société algérienne, dangereuse pour les «constantes nationales» et pour les intérêts des tenants du système, bénéficiaires uniques de la rente. Il s’agissait de remplacer une génération totalement acquise à la modernité, synonyme pour eux d’occidentalisation et aussi, et surtout, de «francisation» par une autre qui sera formée selon les seuls canons acceptables, à savoir les «thawabit» (constantes). L’objectif recherché était d’éliminer des hautes sphères de l’ensemble des organisations nationales (institutions, administrations et entreprises publiques) toutes ces générations qui se sont frottées à «l’école française » soupçonnées d’être les chevaux de Troie du maintien de la domination française ; on les a même accusées d’en être la «cinquième colonne». Pour les chasser des postes qu’elles occupaient, les tenants du système ont proclamé la suprématie de la langue arabe sur toutes les autres. Elles ont même légiféré pour rendre obligatoire, contre toute logique, l’utilisation générale de la langue arabe dans tous les secteurs, à commencer par l’enseignement, y compris scientifique et technique. Le résultat est là : plusieurs générations d’écoliers, de collégiens et de lycéens «formés » en langue arabe puis laissés livrés à eux-mêmes au sein des universités scientifiques et techniques et de la formation professionnelle qui ne peuvent enseigner qu’en langue française. Cela aurait pu être un bilinguisme enrichissant, c’est devenu un «analphabétisme bilingue», tant les apprenants (et souvent, les enseignants) ne maîtrisent aucune des deux langues. On peut ouvrir ici une petite parenthèse pour parler d’une mesure «sociale» prise dans le seul but de débarrasser le monde du travail de ses cadres francisants qui barraient la voie des hautes responsabilités aux cadres arabisés : la retraite sans condition d’âge. Outre que cette mesure, prise officiellement pour lutter contre le chômage des jeunes, est une ineptie économique qui est à l’origine des difficultés financières de la Caisse nationale des retraites, elle n’a ni créé d’emplois ni permis à la génération des cadres arabisés (et monolingues) d’occuper efficacement les postes de responsabilité qui leur ont été confiés. Tous les cadres qui ont pris leur retraite sans condition d’âge sont restés à leurs postes de travail (ou ont rejoint d’autres postes), par manque de compétences réelles capables de les remplacer. Mais même cet échec monumental n’avait pas poussé les décideurs à lancer une vraie réforme de l’enseignement pour éviter de laisser le pays entre des mains totalement incompétentes. Que peut-il sortir de positif d’un tel système scolaire ? Rien. Le résultat est connu. Des générations entières sacrifiées aux «constantes nationales». Une Histoire totalement falsifiée pour faire passer les idéesforces de la «famille révolutionnaire» ; une utilisation forcenée de l’islam, lui-même falsifié, pour justifier une politique de déculturation de tout un peuple au nom d’un passé «arabo-islamique» glorieux, dont on omet de donner les raisons internes objectives de sa décadence. Les «sciences islamiques» (on se demande d’où est sortie cette ineptie sémantique) ont pris le dessus sur tout le reste au sein du système éducatif. Fatalement, ce qui devait arriver arriva : l’école a formé une armée de répétiteurs mais aucun esprit cartésien. La curiosité intellectuelle qui est à la base de la recherche scientifique a quitté les bancs de l’école et de l’université, pour laisser la place à la recherche effrénée du résultat à n’importe quel prix et du diplôme. Qu’importe si les connaissances acquises sont mal assimilées et inexploitables dans le monde du travail : le diplôme délivré vaut compétence.
R. G. 


L’école algérienne est l’ennemie jurée de l’esprit cartésien. Il n’est pas dans ses objectifs de former des personnes capables de raisonner, de poser les vrais problèmes, de réfléchir aux différentes solutions possibles et d’en choisir celle qui est la plus adaptée au contexte. Son but est de distiller tout au long du cursus scolaire des recettes adaptées à différents contextes. Son rôle n’est pas non plus de former des esprits curieux, ouverts sur l’univers, prêts à accueillir et intégrer toutes les nouveautés scientifiques mêmes iconoclastes et les utiliser pour aller de l’avant. Elle se suffit des seules vérités qui doivent être enseignées : celles qui ne dérangent pas les vérités acquises ou révélées (voir le sort infâmant réservé à Darwin et sa théorie de l’évolution des espèces au sein de l’institution éducative algérienne, quel que soit le palier considéré). Pour comprendre les raisons premières de la destruction du système éducatif préexistant et son remplacement par l’école fondamentale et ses dérivées, il faut avant tout considérer la volonté de ses concepteurs de former un citoyen algérien qui n’a d’autre identité qu’arabe et musulmane. Un Algérien qui ignore l’histoire plusieurs fois millénaire de son pays. Un citoyen algérien à qui l’école a inculqué une seule nostalgie, celle de la perte de la grandeur passée de la civilisation arabo-islamique, et un seul idéal : le retour à l’Etat mis en place à Médine par le Prophète et les premiers califes. La modernité, l’universalité, l’évolution des sciences et des techniques, la concurrence acharnée des nations pour un leadership mondial en matière politique, militaire, économique et culturelle, tout cela est escamoté. En fait l’école a fait en sorte que cette réalité soit totalement absente des préoccupations de générations entières d’Algériens. Ce qui caractérise intellectuellement l’Algérien de ces premières années du XXIe siècle c’est son indifférence envers tout ce qui n’est pas religieux. Seule la religiosité (et non pas la religion) occupe son esprit : les seules questions qu’il se pose c’est comment gagner le paradis par les pratiques religieuses les plus ostentatoires, qui lui feront obtenir des «hassannate» ou des bons points monnayables en termes de place au paradis ; des pratiques que lui ont enseignées l’école fondamentale et ses annexes que sont les mosquées (ou l’inverse). L’Algérien de ce début de siècle n’est pas non plus intéressé par tout ce qui ne participe pas immédiatement à son bien-être matériel : l’argent, bien sûr mais aussi tous les avoirs matériels qui sont la preuve de la réussite sociale (voiture, villa, voyages). La curiosité intellectuelle, qui est la base de l’évolution individuelle, et partant sociale, est totalement absente du cerveau de cet Algérien produit de l’école fondamentale et des ses avatars. Conséquence éminemment grave de ce qui précède : des générations entières en âge de prendre des responsabilités importantes au sein des entreprises, administrations ou autres institutions nationales, n’ont pas reçu la formation scolaire, universitaire ou professionnelle pouvant leur permettre de prendre avantageusement les rênes du pays et de le gérer en tenant compte de son intégration dans une mondialisation qui s’impose à tous. 
Des têtes «mal faites» et vides

Tous ceux qui ont été en contacts professionnels avec les cadres issus du système éducatif algérien ont eu affaire à des diplômés qui, certes, ont les connaissances basiques requises pour la pratique du métier qu’ils ont choisi, mais restent totalement fermés à ce qui ne leur a pas été enseigné : ils savent parfaitement appliquer les recettes apprises à l’école mais se trouvent handicapés dès qu’ils sont en face d’un problème inédit. Or, dans la vie professionnelle, ce sont ces situations inédites qui sont la réalité ; celles apprises à l’école ne sont en fait que des exceptions. C’est face à de telles situations que s’évalue toute l’efficacité d’une formation : tous ceux à qui l’on a appris à l’école à raisonner face aux problèmes, et à leur trouver eux-mêmes les solutions les mieux adaptées, réussissent en très peu de temps à s’imposer sur le terrain professionnel et à devenir incontournables. A contrario, ceux, et c’est malheureusement la majorité, qui ont été les produits du seul système éducatif mis en place par l’école fondamentale, ne savent pas s’adapter aux réalités très complexes du terrain. Ils se retrouvent le plus souvent désarmés et sans moyens intellectuels pour faire face à des situations inconnues. S’il faut une période relativement courte au jeune issu d’un système éducatif performant pour s’adapter à une situation professionnelle nouvelle, il faut, dans le meilleur des cas, un délai trois à quatre fois plus long au diplômé du système algérien pour atteindre des résultats à peu près analogues ; il arrive même souvent qu’il ne s’adapte jamais, tant sa formation de base est faible et que son diplôme n’a été acquis que grâce à un système de quotas qui avantage la quantité au détriment de la qualité. Comment donc ces générations peuventelles faire face aux besoins en compétences nouvelles en matière de management qui sont le produit du développement exponentiel des nouvelles technologies de l’information et de la communication ? Quand vous questionnez les jeunes générations sur ce problème, vous aurez une majorité de réponses étonnantes, qui sont en fait normales, vu le contexte scolaire et universitaire dont elles sont issues : nous avons une maîtrise absolue de la situation et nous n’avons donc de leçons à recevoir de personne, surtout pas des aînés qui ne sont là que pour nous bloquer le chemin qui doit légitimement nous mener au sommet de la hiérarchie. La reconnaissance, par les générations montantes de l’état d’insuffisance de leur formation, pourrait être à l’origine d’une révision de tout le système de formation des élites qui tiendront entre leurs mains les destinées du pays. C’est loin d’être le cas : les résistances aux réformes obligatoires et nécessaires sont telles qu’il est utopique d’en attendre des résultats avant plusieurs décennies. Les tenants du système en place ne comptent pas lâcher de si tôt les rênes du pouvoir et les remettre entre des mains plus compétentes et mieux à même de sortir le pays de l’ornière dans laquelle il se trouve depuis des lustres. Le pays est actuellement entre les mains de deux générations qui ont pris les rênes de son management ; d’une part la génération de la guerre de libération, qui est physiquement au terme de son existence, qui n’a plus de temps devant elle et qui ne peut donc que passer le flambeau aux générations suivantes ; d’autre part, les deux générations qui ont rejoint l’école pendant la guerre de libération et la première quinzaine d’années postindépendance : celles-là non plus ne peuvent pas représenter l’avenir d’un pays dont la caractéristique fondamentale est la jeunesse de sa population. Ces deux générations ont entre un minimum de quarante-cinq ans et un maximum de soixante-dix ans (et parfois plus) : ce sont elles qui, pour le moment, continuent de gérer en grande partie les affaires du pays et de le maintenir vaille que vaille à flot. Leur formation est dans son ensemble bonne et adaptée ; elle s’insère tant bien que mal dans l’universalité ambiante. Ce sont des générations dont les élites ont la capacité d’intégrer le «monde réel», celui de la mondialisation et de la révolution des TIC et d’y intégrer les organisations qu’elles gèrent. Depuis les postes stratégiques qu’elles occupent encore pour un certain temps (un temps très limité, compte tenu de leurs âges et de leur état physique), elles sont capables d’élaborer les stratégies idoines pour créer les passerelles nécessaires à l’assimilation rapide par le pays des technologies de l’information et de la communication et leur adapter les formes de management qu’elles requièrent. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Les conditions ne sont pas encore remplies pour transformer les systèmes de formation et de gestion pour en faire les outils incontournables de la modernité. Deux choses manquent cruellement aux élites de ces générations pour gagner le combat de la modernité qu’elles sont dans l’obligation d’engager sans pour autant être sûres de le gagner : premièrement, des troupes bien entraînées pour appliquer intelligemment la stratégie définie et gagner la bataille et, pourquoi pas, la guerre. L’Algérie donne d’elle l’image d’une armée qui a une kyrielle d’officiers d’état-major de valeur mais pas d’hommes de terrain (officiers subalternes, sous-officiers et hommes de troupes bien formés) pour transmettre et appliquer intelligemment les directives de l’état-major. Résultat : des plans brillamment conçus mais mal ou pas appliqués. Il n’y a qu’à se référer aux dizaines de réformes, programmes ou autres plans qui, soit n’ont jamais connu de début d’application, faute de moyens humains compétents et convaincus, soit ont été appliqués différemment de ce qu’ils devaient être, et ont donc lamentablement échoué, toujours pour cause d’absence des compétences humaines requises. Deuxièmement, d’une relève capable de continuer le combat en améliorant les résultats à partir de compétences scientifiques, techniques, organisationnelles et autres qu’elle aurait acquises par l’intermédiaire d’un système éducatif et de formation performant. Ce système n’existant plus en Algérie depuis le règne sans partage de l’école fondamentale, cette relève elle-même n’existe pas. Et c’est là le drame du pays. Les observateurs conscients et intellectuellement honnêtes ne peuvent que constater le désastre, sans entrevoir à court terme de solution acceptable pour le devenir du pays. La solution ne peut être qu’à moyen et long terme. Il faudrait au minimum quinze ans pour voir les résultats d’une sérieuse réforme du système scolaire. Et si celle-ci est démarrée à la prochaine rentrée scolaire, ses résultats n’apparaîtront qu’à partir de 2030. C’est dire l’urgence qui se pose à madame Benghebrit pour gagner la bataille qu’elle a engagée contre l’immobilisme de la majorité des hommes et femmes de son secteur ainsi que ses ennemis idéologiques tapis un peu partout dans la sphère étatique et même hors d’elle. Il faut espérer qu’elle gardera assez longtemps le soutien que semble lui accorder pour le moment le clan présidentiel, pour qu’elle fasse atteindre à la réforme qu’elle compte mettre en place, le point de non retour. Celui au-delà duquel, il ne sera plus possible de revenir, sans mettre en danger la formation du futur citoyen algérien. Il lui faut en effet au moins cinq ans de «pleins pouvoirs» pour remettre l’école algérienne sur les rails de la modernité et lui faire atteindre sa vitesse de croisière. Moins de cinq ans, il sera toujours possible à ses adversaires de reprendre le chemin inverse et continuer leur œuvre de destruction de l’école algérienne. L’urgence est là dont Mme Benghebrit a une conscience aiguisée. Elle veut mettre à profit l’effet de surprise que sa pugnacité et son hyperactivité ont eu sur ses adversaires de tous bords (y compris les syndicats qui ne savent plus comment se comporter avec elle pour garder la position dominante qu’ils avaient avec ses prédécesseurs) pour d’abord convaincre les membres de son secteur de la nécessité d’aller de l’avant et ensuite d’appliquer les réformes qu’elle a eu l’intelligence de faire endosser à tous : alliés et adversaires. Elle sait que les élites actuelles – celles qui, vaille que vaille, maintiennent le pays à flot – n’ont plus que quelques années devant elles pour continuer le combat. Elle sait aussi que sans relève, celui-ci est perdu d’avance. C’est sur cette relève que doit être adossée toute la stratégie algérienne de sortie de crise. Le problème réside dans cette équation : comment transformer rapidement un système éducatif et de formation complètement dépassé en un autre capable d’absorber et d’adapter la modernité ? Comment pousser ce système à accepter la technologie occidentale (ce qu’il fait volontiers) sans la séparer de son vecteur naturel, la recherche scientifique et la culture qui la sous-tend.
Un système de gouvernance ennemi de la modernité
L’Algérie officielle refuse d’entrer de plain-pied et sans arrière-pensée dans la modernité. D’un côté tous ses dirigeants depuis des lustres répètent inlassablement leur volonté de mettre en place les conditions pour l’intégration du pays dans l’universalité et la modernité jugées incontournables pour un véritable développement économique et social.
D’un autre côté, ces mêmes responsables, depuis au moins autant de lustres, ne jurent que par les constantes nationales qui, elles, sont les ennemies jurées de la modernité. La seule chose que les tenants de constantes acceptent de la modernité, c’est sa technologie. Cependant elles tiennent absolument à la séparer de la culture qui l’a enfantée. Oui aux techniques occidentales, non à leurs référents culturels. Nous avons vu comment les pouvoirs successifs ont mis l’école algérienne au service de la reproduction du système mis en place après l’indépendance du pays. Le but de l’école n’est pas de former un citoyen conscient, un adepte de la pensée rationnelle et un véritable bâtisseur de ce pays qui part de zéro mais qui dispose de toutes les potentialités humaines et matérielles pour sortir rapidement de l’ornière et rivaliser avec les pays développés. Les concepteurs de l’école algérienne «moderne» n’ont cherché qu’une seule chose : effacer toute trace de la colonisation, en commençant par la langue française, qui de «butin de guerre» (selon la formule de feu Kateb Yacine) devant être utilisé pour participer à l’émancipation la plus rapide possible du pays, est devenue la langue de la «cinquième colonne» et du maintien du néocolonialisme français, qu’il convient donc de bouter dehors. C’est chose faite avec l’avènement de l’école fondamentale, devenue l’école du double analphabétisme : en français d’abord, pour les raisons décrites, et en arabe, du fait que l’arabisation appliquée en toute hâte et sans préparation, n’a eu que des effets pervers. Les produits de cette école ne peuvent donc que rejeter en bloc une modernisation, synonyme de remise en cause du système et de leur rejet à la marge d’une société qui ne trouve plus ses marques. En matière économique, il n’est donc pas étonnant de retrouver une Algérie qui plonge dans le XXIe siècle avec tous les handicaps qu’on lui connaît et qu’elle aura beaucoup de mal à surmonter. Dans le monde entier, les pouvoirs publics se mobilisent pour réussir leur intégration à la nouvelle révolution scientifique et technologique mondiale : certains essaient de se maintenir aux premières places au prix d’efforts colossaux ; d’autres font des efforts encore plus colossaux pour rattraper leur retard ; d’autres encore, qui partent de plus loin, mettent en place des stratégies à long terme qu’ils s’efforcent d’appliquer scrupuleusement, pour se raccrocher au train de la modernité. Seuls les pays comme l’Algérie qui ont adopté une fois pour toutes l’idéologie comme moteur de leur action, refusent de faire les efforts nécessaires pour sortir de l’ornière, tout en faisant croire à leurs opinions publiques, qu’ils sont dans la bonne voie en découplant la technique, qu’ils acquièrent massivement, des vecteurs culturels et scientifiques qui l’ont créée. Dans tous les pays du monde développés et en développement on parle de «veille technologique» et «d’intelligence économique » pour ne rien perdre de ce qui se fait de neuf et d’innovant. Ces concepts sont totalement absents de notre pays, même si dans certaines entreprises et institutions, on se met à parler d’organiser une «veille technologique» pour ne pas perdre pied face à la concurrence. Il ne s’agit pas encore, loin de là, d’une politique volontariste mise en place ou au moins encouragée par les pouvoirs publics de manière à bénéficier, au moindre coût, des innovations mondiales portées sur la place publique. Avec la révolution des TlC, la veille technologique est à la portée de tous ceux qui possèdent l’outil Internet par lequel passe aujourd’hui un nombre colossal d’informations. L’Algérie ne semble pas disposer des compétences requises pour se mettre en chasse des informations scientifiques et techniques qui peuvent être utilisées par des entreprises et institutions nationales. Inutile de parler d’intelligence économique qui, elle, met en jeu une stratégie d’état : l’IE n’est rien d’autre en effet, que de l’espionnage économique moderne, qui utilise toutes les sources publiques disponibles (et même quelques sources illégales, si elles ne prêtent pas trop à conséquences) pour acquérir les informations utiles pour gagner des marchés, connaître les stratégies adverses ou même acquérir des informations utiles au développement de projets scientifiques ou autres qui ont une importance primordiale pour le pays. Dans ce domaine aussi les compétences sont absentes. 
L’abandon du bac professionnel : une preuve du refus du système d’évoluer

Un moment tout le pays a cru à une volonté politique de quitter les sentiers battus de l’école fondamentale et de ses dérives pour aller vers une nouvelle réalité éducative dont la finalité serait de rejoindre la cohorte des pays qui avancent. Une commission chargée de la réforme du système éducatif – dont madame Benghebrit était un membre actif — avait été mise en place, laquelle malgré les heurts et tiraillements internes, fruits de divergences idéologiques, a enfanté un rapport que tout le monde s’accorde à qualifier de révolutionnaire. Bien qu’il n’ait jamais été rendu public dans son intégralité, le peu qu’on connaisse de lui permettait tous les espoirs sur la reconfiguration, à terme, du système scolaire algérien. Malheureusement, dix années après la remise du rapport au président de la République, on ne voit toujours rien d’important advenir : quelques réformettes dans le contenu des programmes scolaires, l’allongement d’une année du deuxième palier, l’introduction des langues étrangères en deuxième année primaire (d’ailleurs vite remise en question), etc. Rien qui remette en cause la base idéologique sur laquelle est fondée l’école algérienne depuis le milieu des années 1970. Ajoutons-y l’abandon sans explication aucune d’une réforme qui aurait pu avoir des résultats intéressants sur la maîtrise des métiers, traditionnels et nouveaux, le baccalauréat professionnel. Le secteur de la formation professionnelle avait en effet entamé une réflexion intéressante sur sa situation et sur le fait qu’il n’était en réalité que «la poubelle » du système scolaire. Il héritait des déchets de l’école fondamentale qu’il devait amener à la maîtrise d’un certain nombre de métiers, dont la plupart n’ont aucun débouché sur le monde du travail. Sans parler de la formation elle-même qui était loin de répondre aux normes de qualité du fait de la faiblesse du niveau de départ des stagiaires et de celui des formateurs. La création d’un bac professionnel, aussi ardue soit-elle, aurait été la preuve que les pouvoirs publics s’étaient fermement engagés dans l’application d’une stratégie nouvelle en matière d’enseignement professionnel et donc d’acquisition de métiers mieux adaptés aux réalités économiques et aux besoins du marché du travail, y compris dans les nouvelles technologies. Tous les lycéens qui veulent accéder plus facilement au marché du travail, tous ceux qui n’ont pas d’aptitudes (ou d’atomes crochus) pour des études supérieures traditionnelles, auraient pu se diriger sans complexes vers l’enseignement professionnel et assurer leur avenir. C’est à la remise sur pied rapide de ce projet que Nouria Benghebrit (avec l’appui de son collègue de la Formation et de l’Enseignement professionnel) s’attelle. Espérons que cette fois-ci aucun obstacle ne viendra s’interposer et ne le remette dans les oubliettes. 
Les écoles privées : une solution qui aurait pu partiellement changer la donne
Si l’école publique était d’évidence sinistrée, l’école privée aurait pu, au moins en partie, constituer une solution à la création et au développement d’une élite bien formée et compétente. L’école privée, après une très longue période d’interdiction, avait fini par être admise et faire partie du système scolaire algérien. De très nombreuses institutions scolaires privées ont vu le jour au cours des décennies 90 et 2000 ; mais très vite, vu l’engouement qu’elles ont suscité auprès des classes aisées et de la qualité des études que certaines d’entre elles dispensaient, les pouvoirs publics leur ont ordonné d’adopter le programme et les méthodes officiels du système scolaire national. Celles qui ont voulu innover et s’adapter aux réalités internationales, celles surtout qui ont voulu casser le tabou de la langue arabe et donner une place prépondérante à la langue française jugée plus performante dans l’acquisition des connaissances scientifiques et techniques, ont été purement et simplement menacées de fermeture. Nul n’a le droit de sortir des sentiers battus de l’école fondamentale et de donner à ses enfants les armes qui leur permettront de lutter à armes égales avec les enfants du monde développé. Même l’argent ne doit pas permettre d’acheter les connaissances et les compétences modernes. Tous les enfants algériens devront être éduqués et formés suivant le même moule ; aucune tête ne doit dépasser. 
L’inéluctabilité d’une réforme en profondeur du système éducatif
Qu’est-ce qui peut être fait ? Cette question, la nouvelle ministre de l’Education nationale se l’est posée depuis longtemps déjà. Elle y avait réfléchi en tant que spécialiste de l’éducation et en tant que membre très active de la commission Benzaghou. En prenant ses fonctions de ministre, elle avait une idée claire de ce qui devra être fait pour sortir le système de l’ornière dans laquelle il se trouvait. Elle savait aussi qu’elle sera immédiatement combattue avec virulence par les tenants de l’immobilisme scolaire. Elle s’attendait certainement à tous les coups bas qui lui ont été assénés depuis sa prise de fonction. Pour le moment, sa force de conviction, son choix d’adopter le dialogue avec tous les membres de la famille de l’éducation nationale, sa capacité à convaincre ses interlocuteurs sur la base d’une analyse rationnelle des situations, sa combativité, ont fait faire des avancées réelles à la situation de blocage du système scolaire algérien. Mais rien ne dit qu’elle a déjà gagné la bataille et encore moins la guerre. Elle sait que la bataille la plus dure qu’elle devra gagner, c’est celle de la place de la langue arabe classique dans le système éducatif. Cette place devra être ramenée à ses justes proportions ; c’est-à-dire celle d’une langue nationale, qui n’est pas une langue maternelle pour la totalité des élèves algériens, qui tous la découvrent pour la première fois en mettant les pieds à l’école. Dans l’état actuel des choses, du fait même que constitutionnellement, elle est déclarée langue nationale et officielle, elle restera la langue d’enseignement de l’école algérienne. Mais, et il semble que Benghebrit soit en train de gagner cette bataille fondamentale l’arabe classique sera accompagné, au moins dans les classes du primaire, par les langues maternelles dominantes dans les régions où se trouvent les écoles (arabe dialectal et langues amazighes). Les enseignants utiliseront les langues maternelles pour donner les explications nécessaires à la compréhension des leçons dispensées ; ce qui leur est actuellement formellement interdit. C’est un pas important pour rendre l’enseignement accessible à tous et sonner le glas des querelles idéologiques qui sont, par définition, stériles et paralysantes. Mais probablement, cette réforme ne sera pas appliquée immédiatement ; il lui faudra un temps plus ou moins long de préparation. D’un autre côté, toujours concernant la langue arabe classique, il est reconnu par tous qu’elle est aujourd’hui trop limitée pour servir de langue d’enseignement unique dans tous les domaines, y compris scientifique et technique. Les langues étrangères devront être introduites dès les premières années scolaires et enseignées selon des méthodes modernes qui permettent leur réelle maîtrise. Les disciplines scientifiques et techniques devront être enseignées dans la langue étrangère qui est la mieux maîtrisée : le français paraît, pour des raisons liées à l’histoire et à la disponibilité de compétences, être la langue étrangère qui tient le mieux la route. Et si, entre-temps la langue arabe évolue et rejoint, grâce au travail des linguistes et autres chercheurs, le niveau des langues internationales, rien n’empêche de l’utiliser dans l’enseignement au fur et à mesure de son évolution. Les élèves maîtrisant le mieux les langues étrangères sont ceux qui ont le plus de chances de réussir brillamment leurs études et d’entrer dans le monde professionnel avec les meilleures perspectives d’évolution. La réforme voulue et conduite par madame Benghebrit ne donnera ses fruits véritables qu’au bout d’un cursus scolaire et universitaire complet, soit quinze ans minimum. Entre-temps, la casse devra être limitée en adoptant et en généralisant le système de la formation permanente pour l’ensemble des cadres issus de l’école fondamentale, en insistant sur le contenu scientifique et technique de ladite formation. Une mesure parallèle, qui est l’exact contraire de celle adoptée par le gouvernement Sellal, devra être arrêtée et généralisée : le maintien en poste, par des mesures incitatives, des cadres de valeur qui ont atteint l’âge légal de la retraite, et qui sont encore capables d’activer efficacement pendant plusieurs années encore. Ils pourront quelque peu assurer la soudure jusqu’à l’arrivée sur le marché du produit du nouveau système éducatif, celui voulu et porté à bout de bras par l’actuelle ministre de l’Education nationale. Si on lui laisse le temps de la mener à bien.
R. G.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/08/06/article.php?sid=182384&cid=41

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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