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Les invariants pédagogiques I. La nature de l’enfantINVARIANT n°1 : L’enfant est de la même nature que nous. Il est comme un arbre qui n’a pas encore achevé sa croissance mais qui se nourrit, grandit et se défend exactement comme l’arbre adulte. L’enfant se nourrit, sent, souffre, cherche et se défend exactement comme vous, avec seulement des rythmes différents qui viennent de sa faiblesse organique, de son ignorance, de son inexpérience, et aussi de son incommensurable potentiel de vie, dangereusement atteint souvent chez les adultes. L’enfant agit et réagit en conséquence, et vit, exactement selon les mêmes principes que vous. Il n’y a pas entre vous et lui une différence de nature mais seulement une différence de degré. En conséquence : Avant de juger un enfant ou de le sanctionner posez-vous seulement la question : Si j’étais à sa place comment pourrais-je réagir ? Et comment agissons-nous quand nous étions comme lui ? Conformez-vous loyalement à ce test : Avez-vous fait effort pour vous imprégner de cet invariant ? [vert] Reconnaissez-vous cet invariant tout en hésitant à vous y conformer ? [orange] Dans votre comportement, considérez-vous souvent encore l’enfant (Nous conseillons à nos lecteurs de colorier soigneusement et loyalement ces tests. L’ensemble de ces tests, quand vous feuilletterez ensuite ce livre, vous donnera comme une image de votre situation psychologique et pédagogique d’enseignant. Vous ferez effort alors pour effacer peu à peu les rouges, pour améliorer la proportion des oranges et des verts). |
| INVARIANT n° 2 :Etre plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus des autres.Vous êtes grand de taille et, de ce seul fait, vous avez tendance à considérer comme inférieurs ceux qui sont au-dessous de vous. C’est une sorte de sensation, disons physiologique qui est à l’opposé de la sensation du vide vertigineux lorsqu’on est au balcon d’un 8e ou sur un pic surplombant la vallée. C’est dire que tout le monde éprouve cette sensation. Il faut en prendre conscience et vous en défendre parce qu’elle vous trouble et vous égare.
Vous êtes plus grand que vos élèves. Cela ne vous suffit pas encore. Il faut que vous montiez sur une estrade pour assurer votre supériorité. Ce sont là des impressions, des sentiments qui handicapent beaucoup plus qu’on ne croit tous les candidats à la pédagogie moderne. C’est pour vous engager à vous défaire de ce vertige que nous préconisons dès l’abord un certain nombre de gestes symboliques et pourtant déterminants de l’évolution indispensable. -Supprimez l’estrade : Vous serez, du coup, au niveau des enfants. Vous les verrez avec des yeux, non de pédagogues et de chefs, mais avec des yeux d’hommes et d’enfants, et vous réduirez tout de suite de ce fait, l’écart dangereux qui existe, dans les classes traditionnelles, entre l’élève et le maître. -Si, pour des raisons administratives, vous ne pouvez enlever l’estrade pour en faire par exemple une table d’exposition et de travail, nous vous recommandons du moins de détrôner le bureau du maître, de le mettre au niveau des enfants, à un endroit où il ne gêne pas, et pas forcément devantles enfants. L’estrade et la chaire sont des éléments indispensables de la pédagogie traditionnelle où le verbiage est roi, avec les leçons, les explications, les interrogations qu’on pratique effectivement avec d’autant plus d’autorité et d’efficience qu’on n’est pas au niveau de ceux qui écoutent. Ajoutons que la position de lutte entre maîtres et élèves nécessite pour la surveillance, l’autorité et la discipline cette surélévation matérielle et symbolique. Mettez-vous au niveau de vos élèves. Vous pénétrez de plain-pied dans la pédagogie moderne. Vous serez amené vous-mêmes à réfléchir et à commencer la reconsidération de vos attitudes et de votre comportement pédagogique. Test : Enlever l’estrade avec toutes les conséquences pédagogiques que ce geste comporte. [vert] Mettre le bureau au niveau des élèves. [orange] Laisser l’estrade avec son usage traditionnel. [rouge] Je ne peux résister au plaisir de vous citer ce passage dans Intermezzo de Giraudoux, comédie écrite en 1933. Nous lisons : (Isabelle et ses élèves sont en classe-promenade lorsque survient l’Inspecteur Primaire…) -L’INSPECTEUR : Entrez les élèves… (Elles rient). Pourquoi rient-elles ? -ISABELLE: C’est que vous dites : Entrez, et qu’il n’y a pas de porte. -L’I.P. : Cette pédagogie de grand air est stupide, le vocabulaire des inspecteurs Y perd la moitié de sa forme… (chuchotements). Silence, là-bas ! Mademoiselle vos élèves sont insupportables ! -ISABELLE : Comment les punirais-je ? Avec ces classes de plein-air, il ne subsiste presque aucun motif de punir. Tout ce qui est faute dans les classes devient ici initiative et intelligence. Punir une élève qui regarde au plafond ? Regardez-le, ce plafond ! -L’I.P. : Justement ! Le plafond dans l’enseignement doit être compris de façon à faire ressortir la taille de l’adulte vis-à-vis de la taille de l’enfant. Un maître qui adopte le plein air avoue qu’il est plus petit que l’arbre, moins corpulent que le bœuf, moins mobile que l’abeille et sacrifie ainsi la meilleure preuve de sa dignité. » |
| INVARIANT n° 3 :Le comportement scolaire d’un enfant est fonction de son état physiologique, organique et constitutionnel.On a tendance à considérer sans humanité que l’enfant qui travaille mal ou se comporte de façon répréhensible le fait intentionnellement et par malignité.
Certes de telles habitudes sont parfois prises, et nous en supportons les conséquences, ce qui ne veut pas dire que l’enfant soit totalement responsable des tares qui se manifestent en lui. N’oubliez pas que vous mêmes travaillez avec déficience quand vous avez mal à la tête, mal aux dents, ou que vous avez mal digéré, ou que vous avez faim (ventre affamé n’a pas d’oreille). Vous vous énervez plus facilement quand vous avez échoué dans un travail, que vous vous êtes disputé avec un adversaire plus fort que vous ou que vous n’avez pas pu réaliser un projet qui vous tenait à cœur. Les enfants sont tout simplement comme vous. En face des déficiences de comportement que vous constatez, essayez de vous demander s’il n’y a pas des causes de santé, d’équilibre, de difficultés de milieu qu’il y aurait d’abord à revoir. Vous essaierez de les corriger. Si vous ne le pouvez pas, vous agirez du moins avec beaucoup plus de raison et d’humanité, et vous améliorez du coup le climat de votre classe. Test : Vous vous appliquez à rechercher les raisons psychologiques, Vous n’y avez encore réussi que très relativement. [orange] Vous réagissez encore en pédagogue traditionnel sans tenir compte |
| Lire II. Les réactions de l’enfant Lire III. Les techniques éducatives |
BIBLIOTHÈQUE DE L’ÉCOLE MODERNE N°25 – 1964
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LES INVARIANTS PEDAGOGIQUES
Code pratique d’Ecole Moderne
par
C. FREINET
EDITIONS DE L’ECOLE MODERNE FRANCAISE – CANNES










31 août 2014
PEDAGOGIE